Mardi matin, 10 h 27. Dans un entrepôt de distribution de la Rive-Sud, un commis de 54 ans s’effondre entre deux palettes. Son collègue le voit tomber, hésite deux secondes, puis court chercher le contremaître. Le contremaître appelle le 911. Les ambulanciers arrivent huit minutes plus tard. Personne, dans l’intervalle, n’a amorcé de compressions thoraciques. Personne n’a pensé au défibrillateur qui dort dans son boîtier mural depuis l’inspection de 2022.
Cette scène, avec des variantes, se répète chaque semaine quelque part au Québec. Elle n’est pas le fruit de la malchance ni d’un manque de bonne volonté. Elle est le produit direct de cinq croyances tenaces, largement répandues, qui continuent d’influencer la manière dont les milieux de travail se préparent, ou ne se préparent pas, aux urgences médicales.
Appeler les secours, c’est l’essentiel
Oui, composer le 911 est la première étape. Ce n’est pas la seule, et c’est rarement la plus déterminante. Les données compilées par la Fondation des maladies du cœur et de l’AVC sont sans appel : le taux de survie à un arrêt cardiaque extrahospitalier chute d’environ 10 % par minute sans réanimation cardiorespiratoire. Quand l’ambulance met huit minutes à arriver, ce qui est en dessous de la moyenne provinciale dans bien des régions, les chances de survie de la victime ont déjà été divisées par deux avant même qu’un paramédical ne touche au patient.
C’est exactement pour cette raison que la CNESST exige la présence de secouristes certifiés dans les milieux de travail, et que des organismes commeSECOURISME RCR PLUS, en partenariat avec la Croix-Rouge canadienne, offrent des formations adaptées à chaque secteur d’activité. L’objectif n’est pas de remplacer les ambulanciers. Il est de combler les quatre à six minutes qui séparent trop souvent un arrêt cardiaque d’un dommage cérébral irréversible.
Dans un bureau comme dans une usine, le maillon faible n’est presque jamais l’arrivée des secours. C’est ce qui se passe, ou ce qui ne se passe pas, entre le moment où quelqu’un s’effondre et celui où les paramédicaux franchissent la porte. Quatre minutes. Parfois cinq. Ces minutes appartiennent aux gens qui sont déjà sur place.
« On a déjà un secouriste, ça suffit »
Ça dépend. La réglementation québécoise prévoit des ratios précis, et la plupart des gestionnaires les sous-estiment. Pour un milieu de travail de 50 employés, un seul secouriste est exigé. De 51 à 150 employés, il en faut deux. Au-delà de 150, on ajoute un secouriste par tranche de cent travailleurs. Ces chiffres correspondent à une présence simultanée sur les lieux, pas à un effectif total inscrit sur papier.
Une entreprise qui emploie 120 personnes réparties sur trois quarts de travail ne peut pas se contenter de deux secouristes si ces deux personnes travaillent toujours sur le même quart. Les congés, les vacances, les départs non remplacés, les formations externes creusent rapidement les trous dans la couverture. Beaucoup de PME passent des mois, parfois des années, en deçà des exigences sans s’en rendre compte, parce que personne ne tient un registre actif des certifications valides par quart et par site. Le jour où un inspecteur pose la question, la réponse arrive rarement assez vite.
Une certification, ça dure
Trois ans. C’est la durée de validité d’une certification en secourisme général RCR DEA émise par la Croix-Rouge canadienne. Passé ce délai, la carte n’est plus reconnue, et les protocoles ont de toute façon évolué entre-temps. L’ILCOR, l’organisme international qui établit les normes mondiales en réanimation, révise ses lignes directrices tous les cinq ans environ. Les techniques enseignées aujourd’hui ne sont pas exactement celles qui l’étaient en 2015, ni même en 2020.
Un secouriste qui n’a pas rafraîchi ses connaissances depuis huit ou dix ans applique, sans le savoir, des protocoles désuets. Le rythme des compressions, le ratio compressions/ventilations pour les enfants, la séquence d’utilisation du défibrillateur, la gestion des surdoses d’opioïdes : tout cela a été révisé. Le renouvellement n’est pas une formalité administrative. C’est une mise à jour technique réelle qui peut changer l’issue d’une intervention.
Le DEA fait peur, alors on ne l’utilise pas
C’est peut-être le mythe le plus coûteux. Les défibrillateurs externes automatisés modernes sont conçus spécifiquement pour être utilisés par des non-professionnels. Dès qu’on ouvre le couvercle, une voix guide l’utilisateur étape par étape, dans un français clair. L’appareil analyse le rythme cardiaque par lui-même. Il ne déclenche une décharge que si c’est effectivement indiqué. Il est techniquement impossible de choquer quelqu’un qui n’en a pas besoin.
Malgré tout cela, les études menées au Canada par des chercheurs affiliés à Cœur + AVC montrent qu’une proportion importante des DEA installés dans des lieux publics ne sont jamais utilisés lors d’un arrêt cardiaque sur place, même quand un témoin en connaît l’existence. La raison invoquée est presque toujours la même : peur de mal faire, peur d’aggraver la situation, peur d’être tenu responsable. La loi du bon samaritain, en vigueur au Québec, existe précisément pour dissiper cette dernière crainte. Une personne qui intervient de bonne foi dans une situation d’urgence est protégée légalement, même si son intervention s’avère imparfaite. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’inaction produit une issue connue : sans compression thoracique et sans choc quand il est indiqué, un arrêt cardiaque devient fatal dans la grande majorité des cas. L’intervention maladroite, elle, produit régulièrement des survivants. Le calcul est asymétrique, et il favorise systématiquement celui qui agit.
Alors, pourquoi ces idées persistent-elles ?
Parce qu’elles sont rassurantes. Penser que le 911 règle tout déleste le témoin de sa responsabilité. Croire qu’un seul secouriste suffit évite des dépenses de formation. Imaginer qu’une certification dure indéfiniment simplifie la paperasse du service des ressources humaines. Ces croyances ne sont pas malhonnêtes. Elles sont confortables, et le confort, en matière de sécurité au travail, est souvent le premier facteur de risque.
La sortie du confort passe par une culture de préparation qui ne se limite pas à cocher la case « secouriste certifié » dans un dossier RH. Elle implique des exercices réguliers, une connaissance précise de l’emplacement du défibrillateur par tous les employés, des protocoles clairs pour chaque quart de travail, et des formations renouvelées au moment où elles doivent l’être, pas deux ans plus tard parce que personne n’a suivi le calendrier.
Les urgences médicales au travail ne préviennent pas. Elles arrivent un mardi matin entre deux palettes, un vendredi après-midi dans une salle de réunion, un dimanche soir dans un restaurant à moitié vide. Ce qui fait la différence entre une réanimation réussie et un décès évitable, ce n’est pas l’ambulance. C’est la minute qui la précède. Et cette minute dépend entièrement de ce que les employeurs ont décidé, ou omis de décider, bien avant que quiconque ne tombe.